Au-Delà De Nos Désillusions: Chapitre 4. Longue attente
- Mamzèl Tessa
- Mar 24, 2021
- 4 min read
«Puisse chacun avoir la chance de trouver justement la conception de la vie qui lui permet de réaliser son maximum de bonheur.»
Friedrich Nietzsche
***
Après quelques quinze minutes à rouler j'atteignis le Shack. Il s'agissait d'un bar majoritairement fréquenté par des quadragénaires, sis au cœur de Pétion-Ville. Juste avant de couper le moteur, je lis l'heure sur le tableau de bord, 10:43. La mine joyeuse, je descendis de ma Kia. «Cette fois, c'est elle qui m'a attendue», pensai-je toute excitée d'avoir pris exprès environs une heure de retard pour que ma meilleure amie qui avait la mauvaise et énervante habitude de toujours se pointer au moins vingt minutes après l'heure fixée pour un rendez-vous puisse s'impatienter à m'attendre.
Alors que j'entrais dans le lieu, un homme visiblement trop occupé au téléphone manqua de me renverser. Je me retournai pour l'assassiner du regard quelques instants et poursuivis mon chemin, satisfaite, lorsque mon double crime psychique fut achevé.
L'endroit portait encore les décoratifs de Noël. Je supposai, par les tables délaissées que je constatai, que les habitués profitaient encore des bienfaits de la campagne avant leur retour à la toxique réalité de la capitale et de ses environs. Je scrutai l'intérieur du bar ne sachant où me mettre – l'embarras du choix, quoi! Je m'installai d'abord sur une table près de l'entrée, mais son bois était trop humide. Je me dirigeai vers une autre posée près du comptoir de laquelle je me levai presqu'aussitôt car les rayons du soleil fouettaient déjà mes épaules nues. J'étais déjà sur la cinquième – peut-être la sixième – table, sous les regards agacés des serveurs attendant impatiemment que je me sois définitivement installée pour m'apporter le menu. Au Shack, ils s'empressaient toujours de me servir –empressement exponentiel si Gardy m'accompagnait, car ses pourboires étaient gras.
J'arrêtai ma quête subitement, m'étant rendu à l'unique évidence possible pour quelqu'un qui avait à faire avec Cassandra: j'étais occupée à me trouver une table pour la seule raison qu'elle n'était pas encore là... encore! Je sortis mon portable de mon sac à main et cherchai son nom que je maudissais à haute voix dans ma liste de contacts. Je l'appelai au moins cinq fois et le même scénario se reproduisait: sonnerie, pas de réponse.
« Elle ne changera donc jamais!? Comment une juge peut-elle être aussi désordonnée ?»
Je me résignai à m'asseoir. Sitôt adossée à la chaise en bois pliante, un jeune homme d'une vingtaine d'années vêtu d'un t-shirt noir qu'il devait volontairement porter trop juste et sur lequel le logo du business était imprimé m'aborda, sourire aux lèvres. Je m'efforçai de le lui rendre, question de politesse. Je pianotais sur mon clavier élaborant un message lequel je savais d'avance serait sans réponse. Lorsque le message fut parti je m'emparai du menu. Après quelques minutes d'aucune reflexion – car j'étais bien trop perturbée de m'être encore une fois fait avoir par mon amie, je rendis le menu.
_ Vous n'avez pas commandé, madame, remarqua timidement le serveur.
_ Comme d'habitude, lui dis-je.
_ Bien, répondit mon jeune hôte avant de disparaître à l'arrière du bar.
La mine sombre, l'air blafard, je composai le numéro de portable de Louise. J'étais plus que sûre que je la trouverais sachant que ma fille était attachée à son cellulaire plus qu'à tout au monde.
_ Bonjour, maman.
C'était sa voix tout sauf enthousiaste à l'autre bout du fil deux secondes à peine après que j'eus lancé l'appel. Je compris illico que je venais d'interrompre une séance d'autoportraits ou de tout ce qui s'y apparentait.
_ Tu vas bien, ma puce?
_ Oui, maman, s'empressa-t-elle de répondre.
_ Dany va bien?
_ Aussi, dit-elle avec la même hâte.
_ Grann Marie est là?
_ Elle est sortie, m'informa-t-elle la voix remplie d'agacement.
Connaissant ma petite fille, elle mourrait d'envie de me raccrocher au nez mais se retenait de le faire évitant de me froisser. Il fallait toutefois qu'elle m'envoie le signal que je la dérangeais pour que de par moi-même je raccrochas. Mais j'avais une grande envie d'un peu de compagnie, et puisque Gardy était pris par le travail, que ma mère n'était pas disponible, que mon fils avait éteint son portable et que mon amie tout mais ponctuelle n'arrivait toujours pas, je n'avais que Louise, alors je feignis de ne pas remarquer son impatience.
_ Tu as mangé?
_ Oui, maman.
_ ...
_ ...
_ ...
_ Bon, ben, puisque tu ne dis plus rien, je vais...
_ C'était comment la fin d'année chez grand-mère? La coupai-je rapidement.
_ Tu n'es pas sérieuse, maman! C'était bien. Je dois te laisser j'ai une vidéo à finir pour mon vlog.
_ Ça parle de quoi ton vlog?
J'entendis un plainte à moitié étouffée avant que ma fille me dise qu'elle m'en parlerait quand nous nous verrions. Je lui lançai un bref «d'accord» pour la seule raison que je voyais enfin venir Cassandra.
Celle-ci me fit la bise et s'assit en face de moi, l'humeur complètement opposée à la mienne. Elle me fit un large sourire, satisfaite de son retard et de l'état dans lequel elle m'avait trouvée. Je lui rendis son sourire à moitié, même au quart.
Quelques minutes plus tard, le serveur amena les plateaux. Je salivai à la vue des mets qui me titillaient l'odorat. Je pris une toute petite gorgée d'eau avant d'attaquer mon bol de légumes sautés.
_ Tu as commandé pour moi?
Cassandra dévisageait le plat d'écrevisses boucanés. Elle les détestait. Je pus enfin sourire de toutes mes dents. C'était le plat que prenait Gardy lorsque nous nous rendions au Shack. J'échangeai donc une partie de mes légumes contre l'intégralité des écrevisses.
Nous commençâmes ensuite à parler de nos vies en faisant de temps à autre mention de notre bien lointaine adolescence; à nous mettre à jour comme nous aimions le dire. Je m'abstins toutefois de lui informer de mon rendez-vous chez le médecin.
Quoiqu'elle fût ma meilleure amie depuis de très longues années, nous nous voyions que très peu depuis la fin de nos études classiques, Cassandra et moi. Nous communiquions par messages principalement. Et quand cela venait de nous rencontrer, les conversations n'en finissaient plus. Elle était l'une des rares personnes avec qui je pouvais laisser libre court à mon côté puéril, ce côté que je n'avais jamais pu chasser hors de moi malgré le poids des années. Ainsi, à chacune de nos rencontres, dans ma tête – dans la sienne aussi, qui sait? – je redevenais la gamine d'antan qui ne se souciait de que dal. Et cela me faisait le plus grand bien.
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