top of page

Au-Delà De Nos Désillusions: Chapitre 15. Cartes sur table

« J'ai appris que le courage n'est pas l'absence de peur, mais la capacité de la vaincre. » Nelson Mandela ***

Le trajet nous menant au restaurant sembla durer qu'un court instant. Assis à l'arrière de la bagnole, je révisais le petit discours que je m'étais secrètement élaboré dans ma chambre des heures plus tôt. « Je tiens, Monsieur et Madame Legrand, à vous faire mes plus plates excuses pour avoir mis votre unique enfant enceinte... » Non. Non. « En pleine ceinture... » cela ferait plus élégant et plus soigné. Je laissai échapper un long et bruyant soupir et cherchai dans ma tête une musique qui m'aiderait à decompresser un peu. Ce fut sans succès car tout ce qui se jouait dans ma cervelle n'était autre que les différentes tournures que pourraient prendre cette rencontre. Finir en prison parce que cela apaiserait Monsieur Legrand; bagarre violemment sanglante entre mon père et le commissaire qui aurait atteint son orgueil, et bien sûr après quoi papa finirait en prison; scènes d'insultes pimentées entre les mères défendant chacune son camp... ou à l'opposé, d'une part des parents super furieux pour leur fille et d'autre part un père et une mère calmés par la honte que leur avait causée leur fils. Je soupirai encore.


Lorsque mon père parqua la voiture, j'ai cru que mon cœur se serait propulsé hors de ma poitrine tellement son rythme avait pris une vitesse vertigineuse. J'eus une soudaine envie de vider mon estomac... et mes intestins. Je transpirais tellement que je sentais le maillot au-dessous de ma chemise se plaquer à mon torse. L'air me manquait tout à coup. J'ouvris la portière pour me libérer de cet enfer asphyxiant quoique ce fut celui qui m'attendait au-dehors qui me causait tout cet effet.


_ Ça ne va pas, Dany? Me demanda ma mère inquiète qui était descendue après moi. Tu as le visage tout pâle, disait-elle en me soutenant le menton.


_ Ça va, pus-je articuler avec une certaine difficulté.


_ Il a le teint tout livide, l'entendis-je dire à mon père en se penchant légèrement à l'intérieur de l'automobile.


_ Au moins il a une conscience, remarqua-t-il d'un air désolé.


Je m'adossai à la voiture attendant qu'ils se décident à aller s'asseoir. J'entendis ma mère commenter positivement l'exotisme du lieu et les meubles en bambou décorés de rubans en satin. Il n'y avait qu'elle pour faire un truc pareil en un moment pareil. Moi, je n'y voyais que du noir.


Nous nous installâmes sur l'un des côtés d'une table de six personnes recouverte d'un immense parasol laissant le côté opposé aux Legrand. Ceux-ci arrivèrent au bout de quinze minutes.


Un homme imposant d'au moins un mètre quatre-vingt-dix, la mine furax, vêtu - forcément exprès - de son uniforme, un dossier en carton en main, s'amenait avec son épouse et sa fille, toutes deux ridiculement petites à côté du géant qu'il était. Mes parents se levèrent pour saluer les nouveaux venus. Le commissaire jetait sur moi des regards noirs de colère qui aurait pu m'envoyer directement six pieds sous terre ou chez Lucifer. Il me détestait et tenait à me le montrer clairement. Je baissai les yeux. Je n'avais jamais été aussi embarrassé de ma vie.


Lorsque tout le monde se fut assis, moi entre mes parents et le commissaire entre sa femme et Crystal - comme s'il voulait me faire comprendre que cela se jouerait entre lui et moi, une joviale demoiselle nous aborda : _ Bonjour! Vous commandez quoi? Nous demanda-t-elle avec un fort accent espagnol.


Monsieur Legrand lui dit sèchement qu'il n'était pas là pour se détendre.


_ Si vous occupez une de nos tables vous devez consommer, expliquait la jeune cubaine dont l'humeur commençait à changer.


Ma mère prit alors le menu qui traînait sur la table et demanda six jus d'orange après une rapide lecture de la carte.


La serveuse prit notre commande et partit.


Après quoi le silence fit place. J'avais la tête baissée. Je n'avais pas le courage de dire un seul mot et même si j'eus été capable d'ouvrir la bouche la certitude que j'aurais été aphone étais de deux cents pour cent. Mon père s'en tint à son mot et ne disait rien lui non plus.


_ Je n'ai pas que cela à faire de la journée, grognait le commissaire.


_ Daniel? M'interpella mon père.


Je respirai un bon coup. Je n'étais pas prêt à affronter ce type.


_ Monsieur Legrand, je suis désolé... je tiens à m'excuser d'avoir... de vous avoir causé... je suis vraiment désolé..., balbutiai-je levant à peine la tête.


_ Votre salaud de fils a voulu obliger ma fille à avorter.


_ Je vous demande pardon? S'exclamait ma mère qui devait être choquée d'apprendre une telle nouvelle - ou d'entendre son enfant se faire traiter de salaud devant sa face sans aucune retenue.


Crystal avait donc tout balancé à ses parents de A à Z !


Je suis fini!


Le commissaire ouvrit son cartable et en sortit une pile de feuilles remplies d'écritures et de dates. Certaines étaient surlignées au marqueur.


_ Si vous pensez que je mens, voyez par vous-mêmes, disait-il en colère. Ce scélérat ne sait pas à qui il a à faire.


_ Votre langage, monsieur! Il s'agit de mon fils! S'indignait ma mère.


Le géant poussa les papiers de notre côté. Ma mère les saisit précipitamment et en lut quelques lignes. Il s'agissait du relevé des conversations téléphoniques que j'avais échangées avec Crystal. Quand ma copine me disait que son père avait des contacts partout elle n'exagérait pas.


_ Oh mon Dieu, Dany! Qu'as-tu fait? Nous ne sommes pas si durs parents pour que tu ne puisses pas nous en parler, déclara ma mère au bord de l'embarras. Après quoi elle reposa le document sans rien dire de plus.


Mon cou resté trop longtemps fléchi me faisait souffrir. A présent c'était ma vessie qui me suppliait de l'évacuer mais j'avais trop honte pour me lever. Je me contentai donc d'étendre la tête.


_ J'ai décidé que cette infecte créature ne demeurera plus chez moi jusqu'à son terme, continuait Monsieur Legrand en désignant Crystal.


Je sentis une vive douleur me transpercer le cœur. Je ne supportais pas qu'elle se fasse traiter de la sorte par ma faute - par notre faute à dire vrai. Je la regardai un court instant. Elle sanglotait. Sa mère également.


Le père de Crystal se leva ensuite: _ Viens, Mireille, nous partons.


Muette et craignant visiblement son mari, Madame Legrand s'exécuta sans lancer un regard à sa fille.


_ Vous vous chargerez donc d'elle à compter de cet instant et après l'accouchement vous garderez le bâtard ou vous en ferez ce que bon vous semble. Je vous conseillerais pour votre bien de ne pas refuser. Et à l'avenir, ayez assez de vigilance pour veiller vos enfants, finit-il sur un ton dégoûté.


_ Comme tu as su bien veiller sur la tienne, rétorqua mon père pince-sans-rire.


Je compris que le commissaire faisait référence à la supposée soirée pyjama mais Dieu merci il n'en dit pas plus. Il fusilla mon père du regard avant de prendre congé.


_ Voici les jus de naranja!


La serveuse posa sur la table les verres décorés d'une rondelle d'orange et se rendit illico vers d'autres clients.


Nous attendîmes l'addition avant de nous en aller, laissant les verres intacts.

Recent Posts

See All

Comments


Post: Blog2_Post

Subscribe Form

Thanks for submitting!

©2021 by Mamzèl Tessa

bottom of page